Une ville en déshérence, une forte conscience ouvrière, un certain goût pour la musique noire américaine, une époque où le « do it yourself » fait dégager les virtuoses… à l’énergie. Au milieu des années 70, à Manchester comme ailleurs, le punk va tout balayer sur son passage. Mais si l’électrochoc ne durera pas plus de dix-huit mois, il aura à Manchester un impact immense sur une communauté étroite de musiciens en devenir. La légende raconte que les futurs grands de la scène mancunienne assistaient tous au même concert des « Sex Pistols » en 1976… On ne sait pas si John Robb, leader des Membranes et auteur de l’ouvrage « Manchester City Music », était dans l’assistance. Son livre donne la parole aux autres. Et parce qu’il était l’un d’entre eux, les langues se délient. Les interviews s’entrecroisent dans un astucieux découpage chronologique que viennent compléter de rares commentaires de contexte.

From Punk to Dance

La fièvre de la Northern Soul laissera place à l’énergie punk des Buzzcocks, dont l’un des membres s’écartera aussitôt pour développer ce qui deviendra le post-punk (Magazine). Le krautrock allemand aura une forte influence sur les suivants, The Fall, notamment ou encore Joy Division, qui provoquera successivement fascination et sidération (après le suicide de son leader, Ian Curtis). Les Smiths naîtront de l’association d’un gamin guitariste virtuose et d’un poète mi romantique mi ironique, tandis que des styles parfois antagonistes s’égayeront rapidement des salles de répétition des quartiers (abandonnés par les habitants) occupés par les squats en tous genres : tendance noise, tendance jazzy, tendance funk… Les survivants de Joy Division, en créant New Order, prendront le virage de l’électro et de la  » dance music », préparant le terrain à la génération suivante, géniale et maudite, celle des Happy Mondays et des Stone Roses.

Toute cette révolution se déroule sous le regard et sous l’impulsion bien souvent du journaliste Tony Wilson, observateur, complice et grand ordonnateur de Factory Records. La maison de production fera naître la plupart de ces talents, leur donnant toujours raison, au point de développer un modèle économique impossible à tenir, qui se tarira dans l’apothéose de l’Hacienda, salle de spectacle et de distribution de drogues en tous genres… La bonne vieille recette des années 80 – organiser un concert de New Order pour renflouer les caisses – ne suffira pas à maintenir à flot le navire dans les années 90, au moment où les deux frères Gallagher créent Oasis, la dernière – l’ultime – merveille de la pépinière.

Local to Global

Nul besoin de franchir le Channel et de s’enfoncer dans les routes britanniques pour sentir l’ambiance de la ville. Ici, elle est portée par les souvenirs des membres d’une communauté géniale et décalée, les Pete Shelley, Johnny Marr, Peter Hook, Noel Gallagher, connus dans le monde entier, mais aussi parfois par des inconnus, qui se placent à leur hauteur. Mais à Manchester cet exercice parait plus simple qu’ailleurs, la scène semblant se confondre avec l’itinéraire des gens normaux. Le plus bel exemple étant Bez, membre a part entière des Happy Mondays, dont le rôle était simplement de bouger sur scène pour attirer les regards des spectateurs sur lui et les détourner du chanteur, Shaun Ryder, peu confortable dans le rôle leader charismatique.

« Manchester City Music » est un formidable panorama de la création musicale telle qu’elle s’exerçait à Manchester, entre le départ des classes moyennes vers les quartiers périphériques dans les années 60 et l’arrivée des classes moyennes supérieures – la fameuse gentrification – au milieu des années 90, sous l’impulsion d’une nouvelle politique d’urbanisation. 1976-1996, vingt ans d’un bouleversement dans la ville, d’un feu d’artifice de créativité dans les faubourgs et d’une viralité dans le monde entier. Pour longtemps.

« Manchester City Music » – John Robb – Édition Rivages Rouge

 

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